Victoire électorale

 

Vos os s’étiolent. Je dis même que le déclin articule les âges. Cet aveu trempe la promesse des agents de la forme, et durcit sa sentence. Pourtant la résignation n’est à personne, même les formations humaines et leur appétit pour l’absolu expriment la prédation. Le dernier prophète était-il dévoré par l’avenir radieux, ou bien le détachement vaut-il pour amour ? Quelle nation avait-il épousé, et quel élu avait-il soutenu ? à ce titre, l’électeur, animal de foi, me semble tromper l’instinct politique. Laissez-moi vous apporter le hasard d’une rencontre d’idées qui me retient alors qu’un nouveau pouvoir s’assied dans les maisons de France.

En mon for intérieur, les gloires de l’opinion me glissent sur la peau, alors que ses voix m’imprègnent et me marbrent de stigmates. Les urnes déversent le flot du pouvoir, une adhésion qui de la bouche des politiciens devant leur micro devient marécageuse. Aujourd’hui, une rencontre stérile me traverse, et me pousse à la conviction durablement. Résigné à l’action, cet élan coupable de ses idées qui prend forme au gré des rencontres. Celle qui me fait frémir concernait un homme rencontré dans le métro. Celui-ci exprimait la saleté, individu petit, maigre, fragile, et peut-être ivre au moment où je vous parle. 
Le peu de présence qu’il était lançait des cris. Au mépris du tumulte des transports en commun, il charriait la bonne nouvelle d’un siècle qui décline, et l’espoir indigent des foules. Peu des voyageurs recevaient ses cris, qui se perdaient dans sa gorge. Son appel répandait une foi sans projection, un chant qui tue le hérault. La clameur, se parant d’autorité, s’abîmait au regard de ses dents usées. La dernière soirée des élections présidentielles s’achevait par le spectacle d’un loqueteux s’exclamant par une nuit éclairée dans le métro de Paris « … rance » « vive… » « ….chez vous ». Si le silence était seulement barbare, l’ascèse se résumerait dans le désespoir d’une écoute.

Quelques stations plus tard, sa voix se fait plus claire : « vous êtes chez vous ! vive la France ! »
Le plus démuni et le plus misérable, dont les couleurs usées par l’âge et la nécessité ont perdu jusqu’à la texture du passé, fête sa joie que personne ne voit et personne n’entend. Le métro qui me charrie et me balance se remplit des regards curieux. Certains ont peut-être perçu un morceau d’émotion dans cet amas de crasse qui se promène dans les transports en commun. Je me rapproche de lui, profitant du court instant qui me permet de descendre plus proche de la sortie : son sourire s’élargit à ma proximité. L’haleine et son mot me fouettent au même instant. « J’ai voté ».

Des larmes amères emplissent mes yeux et je me décide à l’accompagner au changement. Ses mouvements sont lents et fragiles. Alors que je conduis son ascension dangereuse, le bras que j’essaie de soutenir dans les escaliers se dégage de ma poigne trop ferme. Ses mâchoires n’expriment rien d’autre que la douleur, et quand un son s’échappe, je m’écarte un moment pour le laisser grimper quelques marches qui ont tôt fait de l’épuiser. Le flux des hommes pressés nous rappelle à la citoyenneté et au regard de l’animal politique. Qu’est-ce qu’une main tendue dans ce transit et ce remous humain ? Les marcheurs propres dévisagent maintenant l’ingénu qui soutient le lumpen malgré une tenue propre et finissent poliment par souhaiter bon courage au bout de quelques minutes de culpabilité civilisée.

Au terme de la randonnée sociale, nous prenons le même train, par le hasard qui fait que le riche et le pauvre vont par le même chemin. Alors que nous adoptons un état stationnaire, j’ai eu le temps de passer le message aux usagers qui me regardent accompagner un nécessiteux sur le quai. L’homme a trouvé le temps de s’écarter pendant que je vante les mérites de la frugalité. Une fois dégagé par les curieux, j’observe mon impuissance face à cet homme pour qui je ne peux rien, qui partage sa joie face à la cruauté des vides. « Elle ne passe pas, la sorcière! » Nouveau reflux.

A nouveau dans la même rame, je lui laisse sa distance prenant acte que la proximité vaut adhésion. Visiblement plus confiant, le prophète de son pays recommence sa démonstration de joie.
 Il a le malheur de s’adresser à un homme d’origine étrangère, qui sort tout juste de prison. L’irascible immigré a les oreilles bouchées par ses écouteurs ainsi que les yeux couverts de lunettes noires, et reçoit très mal la turbulence. Parler le gêne, mais des propos qui lui viennent à l’esprit, les plusieurs années qu’il a passées isolé ont maintenant de sa bouche la valeur d’un curriculum, une fierté sourde qui vaut pour respect. Le bureau de vote est loin. Voilà en tout cas ce qu’il éprouve d’appartenance face à ce vieillard qui lui balance à la figure « vive la France ». Les autres passagers terrifiés par la bataille qui s’annonce lui reprochent au mendiant son trop plein de liesse, voyant que son adversaire n’est pas prêt à recevoir la bonne humeur. L’intention louable des inconnus oublie que le reproche n’a jamais valeur de pédagogie. Je revois le débat de l’entre-deux tours, avec un sourire gêné. Nous ne sommes pas bons pour le plateau de télévision. D’ailleurs, le look d’abonné à l’alcool dessert, quoi qu’il arrive, et même les bagnards refusent l’ivresse. Les insultes classiques fusent, les deux candidats qui ont été départagés ce soir-là pour le titre de président auraient été curieux de voir les arguments du peuple lorsque ceux-ci jouent leur respectabilité. L’ancien criminel récuse le pauvre qui se complaît dans l’alcool. Enfin, tout est question de préjugé. L’affrontement m’a l’air jouable, car le vieil homme ne peut, à proprement parler, pas s’exprimer. La joute s’achève en un éclair quand le plus vigoureux des deux assène à son morceau d’interlocuteur une claque monumentale qui le balance à terre et le fait gémir pendant quelques stations. ça ne suffit pas à arrêter le rustre qui peste pendant les minutes qui suivent alors que je lui fais front en silence. Ma jambe est fragile, encore affaiblie par un claquage récent, et mon talon gauche me lancine. Ce soir ni les idées, ni la force ne protégeront le pays. La brute a aussi pour lui les mots et le vocabulaire pour prendre pied dans le réel. « Tu fais quoi, toi ? le gardien ? ».

L’étranger libéré sort de la rame, décidé à réintégrer la société. Alors le vieillard se redresse, se prépare lui aussi à quitter les lieux pour descendre à la même station… Je hurle si fort que la station tremble : « vous n’êtes pas alcoolique, mais vous êtes une honte ! » L’embrasement sonore a pétrifié la totalité de la rame, qui dévisage sans savoir quoi faire un niais qui réfléchit à haute voix.

Voilà une victoire électorale digne des coeurs libres, que la France m’offre pour le début de ces cinq prochaines années